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Le 2 novembre, alors que le monde de la finance attend fébrilement l’introduction en bourse d’Ant Group, géant de la finance en ligne chinois et filiale d’Alibaba, Jack Ma, fondateur et président du conseil d’administration, est convoqué pour un entretien par les plus hautes autorités financières du pays : la Banque populaire de Chine (banque centrale du pays), la Chinese Banking Regulatory Commission, la China Securities Regulatory Commission et la State Administration of Foreign Exchange. Tombée dans l’après-midi et relayée par le média Caixin, la brève ne révèle pas teneur des entretiens, mais l’on peut imaginer que pareille nouvelle fait grincer beaucoup de dents et pourrait compliquer l’IPO de la société.

Pour commencer : que fait Ant Group et qui sont ses ationnaires ?

Ant Group (蚂蚁集团 – anciennement Ant Financial) est une filiale du géant de l’internet chinois Alibaba, plus précisément une filiale d’Alibaba Group Holdings Ltd. Fondé par le très charismatique Jack Ma en 1999, Alibaba est à l’origine un grossiste en ligne qui s’adresse avant tout aux professionnels. Rapidement, les équipes d’Alibaba butent sur le problème des transactions en ligne : ils souhaitent développer une plateforme de paiement, mais en 2003, les consommateurs chinois sont loin d’avoir confiance dans une telle innovation.

L’entreprise réussit néanmoins son pari et décide de développer son propre système de paiement : Alipay. Ant Financial voit le jour à sa suite, en 2004, pour gérer tout ce pan des affaires que les dirigeants d’Alibaba pressentent déjà comme potentiellement gigantesque.

Confirmant leurs prévisions, l’entreprise gère aujourd’hui en Chine plus de la moitié des transactions de paiement via mobile, et compte 1,3 milliard de clients actifs. Elle a également mis sur pied des technologies sophistiquées pour évaluer les demandes de crédit et réalise d’importants bénéfices sur les prêts à court terme. Durant les 6 premiers mois de l’année 2020, Ant Group a enregistré l’équivalent de 3 milliards USD de bénéfices nets pour un chiffre d’affaires de 10,5 milliards USD, ce qui équivaut à une marge nette de près de 30%. 

Jusqu’à son introduction en bourse, la société est détenue majoritairement par 3 actionnaires principaux :

  • Alibaba Holdings Co., Ltd. société mère du groupe alibaba : 32,65%
  • Hangzhou Junhan Equity Investment Partnership (Limited Partnership), un véhicule d’investissement : 29,8%
  • Hangzhou Junao Equity Investment Partnership (Limited Partnership), un second véhicule d’investissement : 20,6%

Le prospectus d’introduction en bourse révèle aussi que Jack Ma détient personnellement 2,677 milliards de parts d’Ant Group, ce qui signifie que sa part après l’introduction n’excèdera pas 8,8%. L’équipe dirigeante d’Alibaba Holdings a par ailleurs déclaré que le groupe acquérerait 22% des actions mises en vente pour garder le contrôle sur Ant Group.

Les menaces de sanctions américaines planent toujours malgré l’approche des élections

Début octobre, l’administration Trump a émis le souhait de restreindre l’accès d’Ant Group au marché américain au prétexte que ses plateformes de paiement constitueraient un risque pour la sécurité nationale. Si elles sont mises en œuvre, les restrictions illustreraient la manière dont le gouvernement américain a voulu empêcher les entreprises chinoises de s’implanter dans le système financier national avant qu’elles ne deviennent une menace concurrentielle trop sérieuse. 

Si les Etats-Unis confirment des sanctions de quelque sorte que ce soit – qui peuvent intervenir entre le moment des élections et l’investiture du président en janvier – d’autres marchés tels que l’Inde et l’Asie du sud-est, qu’Ant perçoit comme ses futurs réservoirs de croissance, pourraient se détourner du groupe. Ant et Alibaba ont jusqu’à présent su contourner de nombreux risques auxquels leurs concurrents chinois notamment Tencent et Bytedance font aujourd’hui face. 

Une double cotation Shanghai-Hong Kong

Source : Caixin Global

Malgré le climat ambiant défavorable au dialogue sino-américain et les menaces de sanctions qui planent, le projet d’introduction en bourse du mastodonte chinois n’a pas été ralenti pour autant et semble au contraire très attractif si l’on en croit les pronostics des experts. Les fonds récoltés lors l’introduction en bourse d’Ant Group dépasseront probablement tous les records précédemment établis, le plus récent étant les 29,4 milliards USD levés par le géant pétrolier Saudi Aramco en décembre 2019. Selon l’agence de presse Reuters, Ant cible une valorisation à 250 milliards USD, ce qui signifie une levée de fonds initiale de plus de 35 milliards USD. Le STAR Market de Shanghai a donné son accord pour la cotation mi-septembre, et la China Securities Regulatory Commission (CSRC) a également approuvé la double cotation Shanghai-Hong Kong le 18 octobre. 

La date de l’introduction en bourse a finalement été fixée au 5 novembre, soit 2 jours après les élections américaines. Le côté chinois parie sur une alternance politique aux États-Unis, l’élection du démocrate Joe Biden étant attendue comme un apaisement, et donc une plus grande propension des investisseurs américains à placer de l’argent dans Ant. 

Le cas d’Ant Group confirme en tout cas que les très grandes entreprises chinoises opèrent un mouvement vers leur pays d’origine quant il est question de leur introduction en bourse, délaissant les États-Unis et plus particulièrement New York. Les joyaux nationaux se cotent désormais à domicile.