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Au jeu des sanctions, en dépit d’annonces officielles allant de policées à franchement virulentes, les États-Unis et la Chine jouent au chat et à la souris depuis de nombreuses années, comme en témoigne l’exemple de la Bank of Kunlun (昆仑银行股份有限公司).

La Bank of Kunlun est l’une des filiales bancaires de CNPC Capital (中国石油集团资本股份有限公司), le bras armé financier du géant pétrolier chinois, China National Petroleum Corporation (CNPC, 中国石油天然气集团公司). Etablie en 2002, cette banque s’appelait à l’origine Karamay City Credit Cooperative ( 克拉玛依市商业银行股份有限公司), du nom d’une petite ville de la province autonome du Xinjiang où elle était originellement située.

Localisation de la ville de Karamay, proche de la frontière occidentale de la Chine

Un acteur historique des échanges sino-iraniens ciblé par des sanctions américaines

En 2012, les États-Unis sanctionnent la Bank of Kunlun en raison de son refus de cesser ses relations commerciales avec l’Iran en dépit des sanctions américaines, ce qui amène la banque à mettre un terme à toutes ses transactions en USD, mais ne l’empêche pas de poursuivre ses relations avec l’Iran. L’arrêt des liens avec le système financier américain n’a pas entrainé l’arrêt des activités de la banque, qui au contraire est devenue le canal privilégié des transactions financières entre l’Iran et la Chine, en particulier les transactions concernant l’achat de pétrole.

Inauguration d’une agence de la Bank of Kunlun

Fin 2016 : CNPC Capital investit 5 848 milliards CNY (849 millions USD) dans la Bank of Kunlun, et détient dès lors 77,09% de ses parts. cette détention est restée inchangée en 2018. Dans son rapport annuel de 2017, CNPC Capital affirmait que des filiales telles que la Bank of Kunlun pourraient se heurter à la législation locale ainsi qu’à des sanctions d’autres pays « en raison de leurs opérations menées dans des régions politiquement instables », ce qui aurait « un impact défavorable sur la performance financière du groupe ». Les risques que prenait la banque étaient donc publiquement reconnus par sa maison-mère.

Un renoncement officiel des activités de la banque avec l’Iran en 2018 …

Décembre 2018 : en raison du durcissement des positions de l’administration Trump à l’égard de l’Iran et au rétablissement des sanctions à son encontre, qui invalident le traité conclu entre les deux pays en 2015, la Chine décide de se conformer aux sanctions américaines. Ainsi, par un communiqué officiel du Ministère du Commerce (中华人民共和国商务部) publié le 24 décembre 2018, le gouvernement chinois annonce que la Bank of Kunlun se conformera désormais strictement aux sanctions américaines en ce qui concerne les industries et secteurs avec lesquels le commerce est prohibé, au premier chef desquels le secteur énergétique, mais également les industries pétrochimiques et automobiles. La banque ne se retire néanmoins pas du marché iranien et poursuit ses transactions bancaires avec la République islamique en utilisant exclusivement le CNY.

Cette annonce fait suite à plusieurs semaines de rumeurs qui laissaient entendre que le poids des sanctions américaines se faisait trop lourd et que la Chine devrait probablement mettre un terme à certaines activités de la Bank of Kunlun en Iran. Des sources informelles expliquent que CNPC a craint que les activités de la banque ne mettent en péril les autres activités bancaires du groupes, tels que les prêts et les assurances. Cependant, CNPC aurait fait du lobbying auprès du gouvernement chinois pour que les activités que la banque devrait abandonner soient reprises en main par d’autres banques de petite taille, qui ne font pas d’affaires en USD, ou directement par une agence gouvernementale. Le gouvernement ne semble pour l’instant pas avoir donné suite à ces requêtes.

… qui continueraient pourtant sous le manteau ?

Le supertanker Pacific Bravo qui appartiendrait à la Bank of Kunlun selon les Etats-Unis

Mai 2019 : La Bank of Kunlun est accusée par les Etats-Unis de transporter de pétrole iranien via le pétrolier Pacific Bravo, ce qu’elle nie. Répondant aux accusations d’un officiel américain qui affirme que le navire est la propriété de la banque, elle répond dans une communication par email : « après vérification, le navire Pacific Bravo et les biens qu’il transporte n’ont rien à voir avec la Bank of Kunlun ». Cette accusation est très représentative d’un moment où l’administration Trump veut avertir la Chine et Hong Kong qu’elle mettra en œuvre ses sanctions contre l’Iran, dusse-t-elle le faire de manière agressive. Cet épisode récent pourrait indiquer que la Chine tente de contourner les sanctions américaines en s’essayant à la méthode du « pas vu, pas pris », dans un contexte de tensions commerciales accrues entre les deux grandes puissances.