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Si les épisodes de la guerre commerciale sino-américaine se poursuivent, avec l’entreprise Huawei toujours en guest-star du feuilleton, la querelle semble désormais s’inscrire dans le cadre beaucoup plus large du possible « découplage » des économies chinoise et américaine.

De Made in China 2025 au plan de relance post-COVID : la volonté d’une chaine de valeur intégralement chinoise

Dans de nombreux domaines, notamment celui des technologies, l’heure est à la confirmation de cette tendance. Wang Fan (王帆), vice-doyen de l’université des affaires étrangères de Chine, cité par le chercheur Julian Gewirtz, affirme que « la “dépendance asymétrique” de la Chine vis-à-vis des États-Unis limite clairement son “autonomie stratégique” ». Fort de ce constat, le plan Made in China 2025, publié dès 2015, mettait clairement l’accent sur le développement d’une chaine de valeur intégralement autochtone, en particulier pour des technologies dites sensibles, et ce afin de ne plus dépendre des importations. Le plan de relance post-Covid tel que présenté par les autorités donne quant à lui la part belle à la construction d’infrastructures de type nouveau, le développement des réseaux informatiques nouvelle génération, l’extension de l’utilisation de la 5G. A sa suite, un document publié en mars et – officieusement – baptisé le China Standards 2035 (中国标准2035) offre un cadre pour le gouvernement chinois et les principales entreprises IT chinoises pour la mise en œuvre de standards mondiaux sur des technologies émergentes telles que la 5G, l’Internet des objets et l’intelligence artificielle. Ce plan sur le développement des standards s’articulera avec les autres politiques industrielles à l’œuvre telles que le Made in China 2025, l’objectif des dirigeants étant de parvenir à un leadership chinois dans l’innovation high-tech au cours des prochaines années. Le gouvernement chinois a également annoncé qu’il investira près de 1,4 billion de dollars dans un programme de dépense publique pour les infrastructures digitales.

Cette trajectoire visant à rendre la Chine autonome, et à terme dominante, sur la production de nombreuses technologies utilisées dans des domaines stratégiques tels que la défense, les communications ou l’énergie. Elle s’inscrit dans la logique techno-nationaliste chinoise, selon laquelle le développement technologique conditionne la sécurité de l’État et son autonomie.

Huawei, le cas d’école

Huawei est une parfaite illustration du techno nationalisme chinois, et de l’articulation entre les décisions de la puissance publique et les grands industriels privés, en particulier dans le secteur des nouvelles technologies. En 2019, en dépit des vicissitudes des relations bilatérales sino-américaines, et d’une campagne américaine pour empêcher le positionnement de Huawei sur le marché de la 5G dans le monde, l’entreprise a enregistré un chiffre d’affaires record de 122 milliards de dollars. Huawei est non seulement devenu le plus grand équipementier de télécommunications au niveau mondial, mais se trouve également à la pointe du pouvoir d’expansion de la Chine, tant sur le plan techno-économique que géopolitique.

La Chine en pointe sur la 5G
Source : insidesources.com

Si les États-Unis ont fait pression sur leurs alliés pour rejeter les technologies de Huawei, sur la base de préoccupations de cybersécurité, pour l’instant, aucune enquête n’a pu prouver que ces risques étaient réels. Ce qui l’est en revanche, c’est le soutien économique apporté à l’entreprise par le Parti communiste. Comme l’explique le chercheur Alex Capri, ce sont finalement plus les subventions que les risques de cybersécurité qui semblent guider les décisions politiques américaines. Selon une étude publiée en 2020 par le Wall Street Journal, Huawei aurait reçu depuis une douzaine d’années près de 75 milliards de dollars d’aides de l’État chinois, réparties en prêts de bailleurs étatiques, dégrèvements fiscaux, bourses pour l’innovation technologique, prix préférentiels du foncier, etc. L’échelle de ces dépenses rend presque ridicule les aides reçues par les plus proches concurrents de Huawei de la part de leur gouvernement respectifs, ajoute Capri.

L’empreinte internationale du techno-nationalisme chinois via la Belt and Road Initiative

Dans une interview accordée au media Caixin en mars 2020, Yan Xuetong (阎学通), doyen de l’Institut de relations internationales de la prestigieuse université Tsinghua, appelle de ses vœux une BRI plus dématérialisée que littéralement ancrée dans le sol : « la compétition stratégique entre la Chine et les États-Unis se déroule principalement dans le domaine du cyberespace, et la stratégie étrangère de la Chine devrait également passer de la construction de routes à la construction de réseaux ». Si la construction d’infrastructures a bien été la pierre angulaire du projet BRI à son lancement, la construction de réseaux de télécommunication n’a pas été oubliée.

L’objectif de la promotion de la Digital Silk Road (DSR) pour le pouvoir chinois est triple.

1. Une BRI la plus large possible pour aider les entreprises chinoises à devenir des champions mondiaux de leur catégorie. Les réseaux 5G de Huawei sont en effet au cœur de l’écosystème technologiques des entreprises choisies par le PCC pour bâtir la Digital Silk Road : le réseau satellite Beidou fournira les services GPS dans des régions entières ; Alibaba et Tencent se chargeront des services cloud et e-commerce ; d’autres grandes entreprises chinoises comme Hikvision et Dahua Technology (reconnaissance faciale), SenseTime et Megvii (intelligence artificielle) développent les algorithmes d’IA et d’analyses de données.

2. Cet objectif est étroitement lié avec le deuxième à savoir l’ambition de Pékin de parvenir à un leadership dans les high tech, notamment en termes d’innovation et de production. La Chine reste à ce jour en effet dépendante des outils de production américains pour la production de semi-conducteurs et circuits intégrées, technologies clefs de tous les appareils électroniques et connectés.

3. L’objectif explicite de diffuser les normes et standards chinois en renforçant les forces de son secteur IT. La construction pas à pas d’une hégémonie digitale sur une large partie du monde pourrait transformer les standards chinois en termes de 5G, infrastructure cloud, smartphones et autres en des standards mondiaux de facto, à commencer par les pays dits « en développement ».

L’idée est ainsi de créer un cercle vertueux pour l’État chinois et ses fleurons IT nationaux, leur donnant encore plus d’ampleur et de plus grands avantages sur les marchés.