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Interrogations – encore et toujours – autour de l’actionnariat

En sus des inquiétudes sur les dettes de l’entreprise, soulevées par les banquiers étrangers et les instances dirigeantes chinoises, le groupe doit faire face en avril 2017 aux allégations du très volubile milliardaire chinois en exil : Guo Wengui ( 郭文贵 ). Guo, flairant peut-être le début d’une faille dans la machine HNA, explique aux media américains que le groupe est connecté financièrement à certaines des familles les plus influentes du PCC, exprimant publiquement des rumeurs qui circulaient depuis des années dans les cercles financiers et qui avaient dissuadé certaines banques d’investissements de faire affaires avec le groupe. Le principal actionnaire du groupe, Guan Jun (cf. épisode II.), passe pour être un homme de paille dont les parts bénéficieraient en réalité à la famille de Wang Qishan, lié par le passé avec Chen Feng (cf. épisode I.). HNA nie publiquement et avec force les allégations de Guo et le poursuit pour diffamation, mais peine à présenter une explication crédible de son actionnariat, et à fournir des preuves solides de l’activité de Guan au sein du groupe. L’homme n’a quasiment jamais été vu en public et les journalistes ayant enquêté sur lui n’ont trouvé aux adresses indiquées par l’entreprise qu’il était censé dirigé que des bureaux vides et verrouillés.

Adam Tan, CEO de HNA Group
Source : Bloomberg

En juin 2017, exit Guan Jun : il n’avait fait que « détenir des parts pour nous », assure Adam Tan, CEO du groupe, au Financial Times – une pratique déjà mise en place du temps de la création du groupe, avec l’homme d’affaire Bharat Bhise (cf. épisode II.). Toutes ses parts sont transférées à la fondation caritative Hainan Cihang. Cette structure, divisée en deux filiales à New York et à Hainan, devient ainsi l’actionnaire majoritaire d’HNA, détenant près de 52% de ses parts. La deuxième moitié est entre les mains d’une dizaine de cadres du holding.

Des interrogations et des blocages qui se multiplient à l’étranger et en Chine

Chen Feng et Wang Jian, les deux cofondateurs, détiennent chacun 15 % du total des parts de HNA. Cette nouvelle structure laissant la part belle à cette mystérieuse fondation ne vient en rein éclaircir le schéma de détention du groupe. Sans surprise, HNA commence à voir ses tentatives d’acquisition d’entreprises étrangères contrecarrées, en particulier par le Committee on Foreign Investment des États-Unis, qui examine les rachats d’entreprises américaines par des entités étrangères pour des raisons de sécurité.

HNA subit également des revers en Chine. Alors que plusieurs conglomérats avides – y compris Anbang Insurance Group, Dalian Wanda Group et Fosun International – étendent leurs empires globaux, le gouvernement chinois s’inquiète de ce que leurs emprunts pourraient constituer un fardeau pour l’économie domestique. Les régulateurs bancaire et du commerce extérieur commencent à revoir leurs transactions, et des officiels signalent qu’il devrait être attendu des entreprises qu’elles contiennent leurs ambitions. La mesure la plus spectaculaire prise par le gouvernement a lieu au début de l’année 2018, lorsque le régulateur chinois des assurances prend le contrôle d’Anbang, arguant qu’une intervention était nécessaire pour écarter les menaces pesant sur sa solvabilité. Le fondateur de l’entreprise est finalement condamné à 18 ans de prison pour fraude et détournement de fonds en mai 2018.

Chute et mort de Wang Jian : accélération des ventes des filiales

Début juillet 2018, coup de théâtre : Wang Jian, alors en vacances dans un petit village du Lubéron, fait une chute de plusieurs mètres et décède. Compte tenu du contexte difficile pour les affaires de l’entreprise, d’aucuns y voient davantage un suicide qu’un véritable accident, mais la version officielle accrédite l’hypothèse d’une bête chute alors que le puissant patron aurait souhaité grimper sur un muret pour prendre une photo du paysage. Son portefeuille d’actions est immédiatement transféré à la fondation Hainan Cihang – conformément aux souhaits du défunt, assure l’entreprise.

Dans les semaines qui suivent, HNA met en vente des dizaines de filiales. Il se retire du groupe français Pierre & Vacances, dans lequel il avait investi à hauteur de 10 % en 2015, se sépare de ses parts dans les hôtels Hilton, et du site du vieil aéroport Kai Tak de Hong Kong, où il prévoyait un ambitieux projet immobilier, et ramène sa participation dans la Deutsche Bank à 7,6 %. Les ventes rapportent 25 milliards USD, pas suffisant pour couvrir l’ensemble des dettes du groupe.

Se défaisant de bons nombres de ses actifs à l’étranger, HNA affiche son intention de revenir à ses premières amours : ses compagnies aériennes et les secteurs liés au voyage. Mais les difficultés se font aussi sentir dans ces industries, et cela même avant que le corona virus ne frappe. En décembre 2018, la Banque chinoise de développement, premier créancier du groupe, met la main à la poche pour acheter les huit Airbus qui étaient en attente de livraison après les retards de paiement de Hainan Airlines. L’entreprise lutte aussi pour garder sur pied Hong Kong Airlines, tandis que les autorités aéroportuaires hongkongaises saisissent sept avions de la compagnie suite à un défaut de paiement.

Clap de fin

Le 29 février 2020, le gouvernement provincial de Hainan commence à prendre le contrôle du conglomérat, nommant de nouveaux dirigeants et endossant la gestion de ses dettes. Cet acte, qui pourrait être le premier d’une reprise à rythme lent du groupe, devrait conduire à la vente des actifs restant d’HNA, selon plusieurs experts du secteur, conduisant à une fin amère pour l’une des histoires entrepreneuriales chinoises les plus fascinantes. La cause immédiate de la chute, est, évidemment, l’épidémie de coronavirus qui a causé l’arrêt quasi-complet de l’économie chinoise, portant un coup particulièrement violent au secteur du voyage et du tourisme. Fin février, près de 80% des vols chinois étaient à l’arrêt, et l’International Air Transport Association estimait que le virus pourrait coûter près de 30 milliards USD au secteur. Le virus pandémique aura donc porté le coup de grâce au groupe que tout le monde savait déjà grandement fragilisé. Reste à savoir si le phénix renaîtra de ses cendres.