Les chiffres officiels se font attendre

Cette question a fait grand bruit la semaine dernière, lorsque le très sérieux quotidien américain Financial Times a publié un article intitulé « la Chine s’apprête à rendre compte du premier déclin de sa population en 5 décennies« . Dans cet article, les journalistes reviennent sur le dernier recensement chinois – qui a lieu une fois tous les 10 ans – achevé en décembre 2020 mais qui n’a depuis toujours pas été rendu public. Selon leurs informations, ce recensement comptabiliserait une diminution de la population chinoise qui serait désormais passée sous la barre des 1,4 milliards d’individus, chiffre symbolique franchi en 2019. Le sujet est considéré comme très sensible et la publication du résultat de ce recensement – initialement prévue pour le 16 avril – a été repoussée par le National Bureau of Statistics (NBS) qui s’est ainsi attiré de vives critiques sur les réseaux sociaux. Les diverses agences gouvernementales concernées attendraient d’être parvenues à un consensus autour des données et de leurs implications pour enfin les divulguer. En effet, un déclin de la population pourrait coûter très cher au pays et avoir de lourdes conséquences dans de très nombreux domaines allant de la consommation aux soins aux personnes âgées.

Des officiels locaux tentés de gonfler leurs statistiques

Toujours selon le FT, les officiels locaux chinois retiennent également leur souffle en attendant la publication des données. Chen Longgan, vice-directeur du département des statistiques de la province de l’Anhui a indiqué lors d’une réunion que les officiels devraient « fixer un calendrier » pour l’interprétation des chiffres du recensement, et « prêter attention aux réactions du public« . Si les officiels locaux semblent redouter leur publication, c’est que le système fiscal actuellement en vigueur s’appuie sur la taille de la population pour déterminer les budgets provinciaux, y compris ceux de l’éducation et de la sécurité publique. Les gouvernements locaux sont donc tentés de gonfler leurs chiffres afin d’obtenir plus de ressources, une manipulation qui ne peut être corrigée qu’après la réalisation du recensement national décennal.

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Des réactions officielles pas si virulentes

Suite à la publication de l’article dans le FT, la réponse officielle chinoise ne s’est pas faite attendre – mais a été clairement plus souple qu’à l’accoutumée. Dans un court communiqué, le NBS a affirmé que la population chinoise avait continué de croitre en 2020, et que le détails des chiffres du recensement national seraient très bientôt rendus publics (sans date précisée). Global Times, le media anglophone du gouvernement, a lui interrogé des démographes qui confirment que les données du NBS ne devraient pas montrer un déclin de la population entamé en 2020, puisque le nombre de naissances surpasse toujours – de peu – le nombre de décès. Mais fait notable, ils poursuivent en confirmant que la population devrait commencer à décroitre dans un an ou deux, et qu’une courbe déclinante des naissances annuelles – passées de 17,86 millions en 2016 à 14,65 millions en 2019 – indique que le gouvernement devrait assouplir sa politique de planning familial. Débuté en 2020 ou un peu plus tard, tout le monde – et c’est assez rare pour être souligné – s’accorde sur un déclin inéluctable et non dissimulé de la population chinoise.

Les prévisions inquiétantes de la banque centrale

La banque centrale de Chine (plus connue sous son acronyme anglais PBoC pour People’s Bank of China) a même enfoncé le clou dans un document en soulignant les mauvais chiffres de la natalité en Chine : la vénérable institution estime que le nombre d’enfant qu’une femme est susceptible d’avoir au cours de sa vie se situe actuellement autour de 1,5, contre 1,8 selon d’autres estimations officielles. Le taux de natalité de la Chine serait donc légèrement au dessus de celui du japon (1,4) mais bien en dessous du taux français (1,8) ou indien (2,2).

En effet, en dépit de l’assouplissement de la politique de planning familial en vigueur en Chine depuis la fin des années 1970, qui n’autorisait plus qu’un enfant par famille, le taux de natalité n’augmente plus, il continue même de baisser continuellement depuis 2016. En cause : de moins en moins de jeunes femmes en âge de faire des enfants sur la population totale, et une augmentation conséquente des coûts liés à l’éducation d’un enfant. La PBoC ajoute, lapidaire, « les défis causés par la mutation démographique actuellement en cours en Chine pourraient être plus importants qu’anticipés » et enjoint le gouvernement à un abandon complet de la politique de planning familial.

Quelles solutions pour que la Chine ne soit pas vieille avant d’être riche ?

Le document publié par la PBoC est éloquent et explique avec une certaine vigueur que les changements démographiques au-devant desquels va la Chine nécessitent une adaptation rapide du pays. Mais au-delà des ajustements structurels qui seront in fine nécessaires, il est également intéressant de noter ce qui ne devrait pas changer, selon les auteurs : un modèle de croissance basé sur l’investissement. Ils ne se font pas d’illusion sur l’efficacité des politiques pro-natalistes qui pourraient être mises en place par le gouvernement, s’appuyant notamment sur l’expérience d’autres pays qui n’ont pas réussi à renverser leur courbe de croissance démographique. Ils plaident pour la seule adaptation qui a eu véritable effet face à une main-d’œuvre vieillissante : la stimulation de l’investissement, et donc la substitution d’une force de travail raréfiée par du capital.

Par sa volonté de reculer l’âge du départ à la retraite inscrite dans le 14e plan quinquennal, le gouvernement montre bien qu’il est parfaitement conscient de ces enjeux. La Chine ne semble plus pouvoir compter sur son « dividende démographique » qu’elle avait jusqu’à présent utilisé avec succès pour alimenter sa croissance.