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Le 16 juin 2019, Ren Zhengfei (任正非) fondateur et PDG de Huawei, a donné une interview à deux grandes figures américaines des nouvelles technologies : George Gilder, investisseur, économiste et fondateur du Discovery Institute, et Nicholas Negroponte, informaticien et professeur émérite au Massachussets Institute of Technology (MIT).

Les conséquences chiffrées des restrictions américaines à l’export

Une baisse sans précédent du chiffre d’affaires

Le contenu de l’interview a été largement relayé dans les médias occidentaux, qui se sont concentré sur l’impact des sanctions sur les résultats de l’entreprise : Ren Zhengfei a expliqué anticiper une baisse du chiffre d’affaires d’environ 30 milliards USD, ainsi le chiffre d’affaires global se situerait autour de 100 milliards USD pour cette année et l’année prochaine. Il estime également un net recul des ventes de téléphones à l’étranger, qui pourrait représenter 40% du total des ventes sur l’année 20.

Huawei soutient toujours que ses produits ne contiennent pas de backdoor

L’interview semble avoir été relativement peu reprise par les médias chinois, à l’exception de Sina (新浪), qui publie un long article récapitulatif. Sans omettre les chiffres cités précédemment, l’article a mis en avant les propos du PDG de Huawei à propos des potentielles backdoors intallées sur les appareils de la marque et qui pourraient servir à collecter des données de manière illégale. « 100% sans backdoor » a assuré Ren Zhengfei. Ces accusations d’espionnage sont le principal motif des restrictions prise à l’encontre de l’entreprise sur le territoire américain.

Comment Huawei avance ses pions sur un échiquier désormais miné par les restrictions américaines ?

Une remise en cause des orientations stratégiques annoncées en avril 2019.

En avril 2019, Huawei avait dévoilé ses projets pour les années à venir, avec comme directions stratégiques principales : un déploiement de son réseau 5G à échelle internationale, la sortie de son nouveau smartphone pliable, le Mate X, et des investissements massifs dans l’intelligence artificielle. L’entreprise a investi dans cette dernière branche près de 14,1% de son chiffre d’affaires en 2018, avec comme objectif de devenir le leader mondial du service cloud, sachant que selon Huawei, 97% des grandes entreprises seraient amenées à utiliser un tel service d’ici à 2024. Ces objectifs ambitieux vont devoir être revus à la baisse pour que le groupe puisse s’adapter à un contexte international beaucoup plus hostile que prévu.

Le CEO de Huawei surpris par la dureté des restrictions américaines

Après l’annonce des restrictions faite par le gouvernement américain, dont la date d’entrée en vigueur n’est pour l’instant toujours pas connue, la donne stratégique change pour le géant chinois. Ren Zhengfei confessait lui-même ne s’être jamais attendu à ce que le gouvernement américain prennent des décisions aussi drastiques à l’encontre de son entreprise. Et signe que l’entreprise revoit son ordre de priorité, elle a d’ores et déjà annoncé repousser la sortie du smartphone Mate X.

Le développement d’un système d’exploitation en propre, Hongmeng

Ren Zhengfei est prudent sur ses pronostics de reprise d’activité, plutôt prévue pour 2021, mais ne semble néanmoins pas douter de la capacité de résilience de son entreprise, qui est en train de développer son propre système d’exploitation baptisé Hongmeng (鸿蒙). Ce système avait été à l’origine développé en cas d’impossibilité pour l’entreprise d’utiliser des logiciels américains. Cette mesure de précaution révèle aujourd’hui toute son utilité et un grand pragmatisme de l’équipe dirigeante de Huawei, puisque l’entreprise est désormais empêchée de travailler avec Alphabet, la maison mère de Google, dont le système d’exploitation Android équipe ses smartphones. Selon des données de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), l’entreprise a demandé l’enregistrement de la marque Hongmeng en Europe (auprès de l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle) et dans au moins neuf autre pays, notamment au Cambodge, au Canada, en Corée du Sud, en Nouvelle-Zélande et au Pérou.

Pas de rupture de stock immédiate pour les composants électroniques

Huawei a également fait savoir, à la suite de l’annonce de Qualcomm d’arrêter la livraison de semi-conducteurs, qu’elle disposait encore d’un stock pour environ une année de production. L’entreprise veut éviter de reproduire l’erreur de sa concurrente nationale ZTE. Cette dernière, également confrontée à l’interdiction d’acheter des composants électroniques américains s’était retrouvée forcée d’arrêter temporairement sa production et avait ainsi perdu de nombreux clients.

Huawei toujours dans la course pour les équipements 5G en Europe et en Amérique latine, malgré les craintes de retard

En ce qui concerne le déploiement de la 5G, les évolutions apparaissent en demi-teinte. De nombreux pays ont décidé de faire fi des recommandations, parfois pressantes, du gouvernement américain pour écarter Huawei du groupe d’entreprises qui pourraient fournit un service 5G dans les années à venir. Les Etats européens (y compris le Royaume-Uni, pourtant allié traditionnel des Etats-Unis) ont pris la décision de ne pas fermer la porte à Huawei, sachant que cette dernière se retrouvera face à deux solides concurrents : Ericsson et Nokia. Les restrictions américaines font également craindre un retard dans la mise au point des installations 5G du côté européen, ce que dément Abraham Liu, le représentant de l’équipementier auprès de l’UE. L’entreprise reste néanmoins bien positionnée sur les marchés africains et du sud-est asiatique, où les conséquences commerciales des restrictions ne se font pour l’instant pas sentir.

Un suivi nécessaire des évolutions du budget R&D

Au-delà de l’évolution purement commerciale des activités de Huawei, il sera également utile de suivre l’évolution des budgets de R&D de l’entreprise, qui devrait révéler quels secteurs demeurent stratégiques et sur quels autres le groupe entend réduire la voilure dans l’attente d’un une nouvelle croissance de son chiffre d’affaire.