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Blued (prononcez « blue-dee »), l’une des plus importantes applications LGBTQ+, prévoit son introduction en bourse au NASDAQ, espérant une levée de fonds de 50 millions USD. Cette introduction en bourse intervient alors que les autorités américaines cherchent à appliquer des règles plus contraignantes aux entreprises chinoises qui veulent effectuer leur cotation aux États-Unis.

Le leader du secteur en Chine et en Asie

Blued revendique plus de 49 millions d’utilisateurs enregistrés dans tous les pays du monde. Elle comptabilise 6 millions d’utilisateurs actifs chaque mois dont 49% en dehors de Chine, principalement en Inde, Corée du Sud et Thaïlande. On notera qu’elle ne fait pas partie des 59 application chinoises récemment interdites en Inde.

Bâtie sur le modèle de l’application américaine Grindr, Blued est la première application de rencontres gay en Chine. Dans sa communication, Blued insiste sur l’importance accordée à la santé. L’application gère ainsi des centres de dépistage au HIV en partenariat avec le Centre for Disease Control and Prevention (CDC) de Pékin. Elle fournit également une banque de données en ligne qui connecte les utilisateurs avec d’autres centres de dépistage en Chine. Jusqu’à présent, l’entreprise a levé plus de 130 millions USD chez des investisseurs incluant Crystal Stream et DCM.

Soutenue par la branche capital-risque du géant chinois Xiaomi, Shunwei Capital, l’entreprise explique que l’argent levé grâce à son introduction en bourse sera utilisé pour soutenir sa stratégie d’expansion à l’international et des innovations technologiques.

Une évolution du business model à la recherche de la rentabilité

Blued est encore à un stade où elle perd de l’argent, mais la perte nette attribuable aux actionnaires s’est réduite, passant de 195,9 millions CNY (24,7 millions EUR) au premier trimestre 2019 à 27,9 millions CNY (3,5 millions EUR) au premier trimestre 2020. En plus de sa fonction de base, l’application a été enrichie de contenus de diffusions en direct et d’un service de mise en relation de mères porteuses aux États-Unis et de couples désirant un enfant, ainsi que du service de santé He Health. Les diffusions en direct constituent désormais sa première source de revenus, générant 670 millions CNY (84,3 millions EUR), soit 88,5% du chiffre d’affaires de l’entreprise en 2019. La part restante du CA est générée par les services d’adhésion, la publicité, etc.

Un ancien policier aux manettes

Source : Sixth Tone

Derrière l’application se cache l’entreprise BlueCity Holding Ltd., encore détenue aujourd’hui à 37% par ses cofondateurs. L’histoire de l’application est étroitement liée à l’histoire de l’un d’entre eux, Ma Baoli (马保力), policier durant 20 ans dans la province du Hebei. Sous le pseudonyme Geng Le, il commence la rédaction d’un site internet en 2000 baptisé « Pale Blue Memories » (Danlan), rassemblant principalement du contenu personnel. Le site est fermé à plusieurs reprises, et Ma doit régulièrement changer de serveur. Après qu’un reportage ait révélé son homosexualité, il subit une pression telle de sa hiérarchie et de ses collègues qu’il démissionne.

Aidé d’une petite équipe, Ma transforme sont blog en une communauté en ligne. En novembre 2012, l’application Blued est lancée. Selon plusieurs témoignages d’utilisateurs, avant le lancement de Blued, les personnes LGBT en Chine avaient beaucoup de difficultés en entrer en contact les unes avec les autres et à trouver des rendez-vous amoureux ou amicaux, en particulier dans les plus petites villes. Ma explique qu’il espérait que son site donne de l’espoir aux minorités sexuelles en Chine, où l’homosexualité était considérée comme un trouble mental jusqu’en 2001 et n’a été décriminalisée qu’en 1997.

Naviguer entre les critiques de la communauté gay et les risques règlementaires

Si le succès de l’application est indéniable et l’expansion à l’international bien amorcée, elle subit en 2019 un revers commun à de nombreuses entreprises chinoise de l’Internet : elle est critiquée pour avoir préféré sa croissance à la sécurité de ses utilisateurs. Zhang Beichuan (张北川), chercheur sur les questions LGBTQ en Chine, explique que Blued a omis la mise en œuvre de procédures de sécurité essentielles, et autorisé des utilisateurs mineurs à créer des comptes sur sa plateforme de rencontre, les exposant à des contenus illicites et à de l’exploitation sexuelle par des adultes. Blued réagit rapidement et lance une enquête interne. Certains militants LGBTQ craignent aussi que les rencontres via l’application n’aient accru les risques de transmission du VIH entre les utilisateurs. « On peut gagner de l’argent grâce à la communauté gay en Chine, mais il faut également protéger notre communauté », souligne un militant LGBTQ chinois.

Ma Baoli résume bien le problème qui se pose pour Blued, comme pour d’autres applications du même type : « lorsque d’autres entreprises se cotent en bourse, cela représente un succès – l’entreprise a été reconnue par le marché du capital. Mais pour nous, en plus d’être reconnus par le capital, nous espérons également que cela ait un impact sur la société, qu’elle verra les hommes gays, leur existence, leur importance, ce qui est une forme d’éducation sociale ». Des propos à souligner dans un contexte où les risques réglementaires pour les applications de rencontres gays existent bel et bien. Relaune application chinoise de rencontres lesbiennes – a été temporairement suspendue en 2017, ainsi que son site internet et ses principaux comptes sur les réseaux sociaux. La même année, une autre application chinoise de rencontres gays, Zank, a été fermée après avoir fonctionné normalement environ 4 ans.