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Le 21 juin 2019, quatre entreprises et une entité chinoises ont été ajoutées à l’Entity List par le département du Commerce américain, ce qui signifie ici encore que ces entreprises sont empêchées d’acheter des technologies et des composants américains et les exporter vers la Chine. Le motif invoqué est toujours le même : elles constituent un risque pour la sécurité nationale et la préservation des intérêts de politique étrangère des Etats-Unis. Les entités visées sont l’un des principaux fabricants de supercalculateurs chinois Sugon (曙光信息产业有限公司), trois de ses filiales en charge de la conception de puces électroniques, Higon (天津海光公司), Chengdu Haiguang Integrated Circuit (成都海光集成电路设计有限公司), Chengdu Haiguang Microelectronics Technology (成都海光微电子技术有限公司) et Wuxi Jiangnan Institute of Computing Technology (无锡江南计算技术研究所). Le choix des cibles est tout autant stratégique que symbolique : la Chine cherche à se positionner comme leader sur le domaine des supercalcul, l’une des technologies clés du futur, et construit plus de supercalculateurs que n’importe quel autre pays ; le supercalculateur le plus rapide à l’heure actuelle se trouve néanmoins toujours au sein du Oak Ridge National Laboratory dans l’Etat du Tennessee aux Etats-Unis. Les entreprises chinoises visées par ces nouvelles sanctions utilisent quasi exclusivement des puces produites par les entreprises américaines Intel et Nvidia. En plaçant Sugon sur l’Entity List, l’administration Trump prive donc cette entreprise de ses composants essentiels que Nvidia et Intel ne seront plus autorisés à lui vendre.

La poursuite du déploiement des restrictions n’empêche cependant ni les entreprises chinoises, ni les entreprises américaines de tenter de contourner les interdictions.

Logo de Sugon leader chinois des supercalculateurs.
Sugon, leader chinois des supercalculateurs

L’étonnant calendrier des restrictions concernant les puces utilisées dans les supercalculateurs chinois

Côté chinois, un exemple édifiant est celui de la National university of Defense and Technology (NUDT, 中国人民解放军国防科技大学). Basée à Changsha dans la province du Hunan, elle est l’une des meilleures académies militaires du pays et l’université de référence dans tous les domaines qui touchent aux technologies militaires. Pendant des années, Intel a vendu des puces électroniques aux fabricants de supercalculateurs chinois, même à ceux dont il était de notoriété publique qu’ils étaient liés à l’armée. Selon le New York Times, le département du Commerce a décidé d’ajouter la NUDT à l’Entity List en 2015 pour mettre fin à cette pratique. Le département du Commerce voulait ainsi l’empêcher d’utiliser les puces Intel dans les supercalculateurs dont le gouvernement américain pense qu’ils servent dans la modélisation des détonations nucléaires. L’Université a continué d’utiliser d’autres entités qui lui sont plus ou moins directement rattachées pour poursuivre l’achat de puces en contournant les restrictions. On peut ainsi noter que deux des trois supercalculateurs exascale, les plus puissants de Chine, fonctionnent à ce jour grâce à des puces Intel.

Bagarre entre des puces électroniques chinoises et américaines
Batailles sino-américaine pour les puces

Ce n’est qu’à la fin du mois de juin 2019, soit 4 ans après les restrictions prises à l’encontre de la NUDT, que le département du Commerce a placé ces entités liées sur l’Entity List afin de rendre effectif l’arrêt de l’export des puces Intel vers la Chine. Malgré ces mesures, l’utilisation de petites entités liées de manière très discrète à la NUDT ou à d’autres laboratoires de développement de supercalculateurs comme intermédiaires pour poursuivre l’achat de puces aux Etats-Unis est une possibilité ; le seul moyen pour lutter contre ce contournement serait pour les Etats-Unis d’élargir très franchement le spectre des restrictions en interdisant l’export de ces produits à n’importe quelle entité de nationalité chinoise, ce qui allongerait considérablement l’Entity List et paraitrait très complexe à mettre effectivement en œuvre.

Les entreprises américaines contournent les restrictions pour ne pas perdre leur accès au très lucratif marché chinois

Côté américain, il apparait qu’en dépit des effets d’annonce très virulents de l’administration Trump concernant le géant des télécom Huawei (Huawei face aux sanctions américaines), les entreprises américaines continuent de lui vendre pour des millions de dollars de produits. Le tour de passe-passe est le suivant : les leaders de l’industrie des puces électroniques tels qu’Intel et Micron ont trouvé un moyen de ne pas estampiller leurs produits comme étant « fabriqués aux Etats-Unis », en commercialisant des puces produites en dehors du territoire américain. Ces puces peuvent ainsi pour l’instant continuer d’être vendues à Huawei sans tomber sous le coup des restrictions. Interrogés par le New York Times à la fin du mois de juin 2019, plusieurs professionnels américains du secteur semblent dire que certains biens pourraient être fournis à Huawei tout en demeurant en conformité avec la réglementation du Ministère du Commerce américain.

Logo de samsung
La concurrence avec Samsung incite les entreprises américaines à contourner les restrictions promulguées par leur gouvernement.

Le réel enjeu derrière ces négociations autour des restrictions pesant sur Huawei côté américain est le suivant :les entreprises américaines ne veulent pas perdre tous leurs contrats avec Huawei au profit de concurrents étrangers. Ainsi, des leaders américains comme Micron sont en concurrence directe avec des entreprises sud-coréennes telles que Samsung ou SK Hynix pour fournir des puces de mémoire qui équipent les smartphones Huawei. Le marché chinois est encore de taille trop importante pour que les entreprises américaines puissent envisager de se détourner de lui, n’en déplaise à l’administration Trump.